Bits and pieces

Bits and pieces
19 janvier 2022 / Envoi n°7 / Tirage 13x18
Pellicule n°191 / 8 mai 2016

Il y avait beaucoup de soleil. L’opération avait eu lieu 10 jours plus tôt. J’avais quitté mon job après des mois de calvaire, des mois de cheminement douloureux et de tristesse. Le lundi 25 avril j’étais passé au bureau, j’avais salué quelques collègues, déposé mon ordinateur au kiosque prévu à cet effet, et puis j’étais parti en me demandant si je ne faisais pas une connerie. J’étais sorti de chez Sanofi en me jurant de ne plus jamais y remettre les pieds, en imaginant 1001 douces vengeances contre ceux que je comptais parmi les responsables de « tout ça ». Quel gâchis. Je suis parti sur la pointe des pieds, avec un certain panache, avec quelques mots jetés sur un mail que je n’avais pas relu et auquel les gens me répondaient avec toute la gentillesse qu’ils s’étaient bien gardés de montrer durant les derniers mois, la traversée du placard c’est somme toute moins vendeur qu’une traversée du désert. J’étais sorti en me convainquant que je venais de faire le bon choix, tout comme je m’apprêtais à aller en faire un autre. J’étais rentré à la maison dans le 19eme arrondissement, l’appartement était vide, le calme avant la tempête suivante, il faisait beau le 25 avril 2016, j’ai pris une douche, j’ai enfilé une chemise repassée et un pantalon clair, des chaussures marrons et j’ai mis mon casque sur la tête. Le vélo n’était pas électrique, je l’avais acheté sur une brocante le week-end précédent, avant de passer à la boutique Leica du boulevard Beaumarchais. Je flambais un peu l’argent de mon chèque de départ, comme s’il n’y aurait de toute façon pas de lendemain. J’avais attaché le vélo devant le tribunal, j’étais attendu par une greffière. Le plus long avait été l’attente, dans un petit bureau autour d’une pile de dossiers, à échanger des sourires polis avec les deux employées qui s’affairaient à des tâches sûrement essentielles à quelque chose. Et puis la porte s’était ouverte, j’allais être reçu par le juge. C’est bien le seul moment de tout le processus où je n’ai pas faibli, ou j’ai réussi à garder ma voix claire et mes yeux secs.

Je consens librement et expressément, en toute connaissance de cause, au prélèvement d’un de mes reins en vue de sa greffe sur la personne de mon frère

A partir de ce moment-là j’ai arrêté de penser au boulot que je n’avais plus et moins encore à celui que je n’étais déjà plus si pressé d’avoir. A partir de ce moment-là c’était autre chose qui commençait. J’étais le vainqueur d’une kidney academy familiale, j’avais 33 ans, j’allais passer  5 jours à l’hôpital, juste le temps d’y sauver la vie de mon frère. Je l’ai raconté par le menu à l’époque dans un blog cathartique pour ce parcours du combattant.

Et puis à mon retour, finalement après 3 petites nuits, j’ai dormi. Il y avait la fatigue évidemment, mais surtout une sorte de libération comme je n’avais pas souvenir d’en avoir déjà connue : tout allait bien. Il m’a fallu encore 3 jours de plus avant de réussir à marcher plus de 5 minutes par jour. Et puis 7 jours après mon retour je parvenais à avancer le long du canal. A côté de Stalingrad il y avait ce bistro où j’avais pris un petit déjeuner, et à la table à côté, ce monsieur avec ses lunettes et son bouquin. Morceaux de choix - Les amours d’un apprenti boucher
Je ne savais pas à l’époque de quoi parler ce livre, mais ça m’avait fait sourire, comme un marqueur de mon instant à moi. Le 6 mai j’avais appelé une amie de mon ex-femme pour son anniversaire. C’est une personne que j’aimais beaucoup, un couple que j’aimais beaucoup, mais le divorce ne m’avait laissé que peu de morceaux de nos amitiés. L’appel s’était terminé rue Petit, je m’étais étonné d’avoir réussi à aller aussi loin, et le boucher était ouvert.

Je vais vous prendre un rognon de veau s’il vous plaît.

S’il n’y avait pas eu ce coup de fil, le dernier je crois que nous avons échangé, si je n’avais pas marché ce jour-là plus que je ne m’en pensais capable pour finir par faire la blague culinaire que je m’étais promis de faire dans la foulée de l’opération, je n’aurais alors sûrement pas pris cette photo, parce que le livre ne m’aurait pas interpellé.


Voilà l’histoire que ne raconte pas cette photo mais qui s’y est logée malgré elle.