La vie des Buttes

La vie des Buttes
22 février 2022 / Envoi n°9 / Tirage 13 x 18
Pellicule n°203 / 21 juin 2016

Je n'ai jamais assumé que mes photos des Buttes Chaumont soient une contrepèterie, alors quand je les avais exposées j'avais renommé cela Les gens des Buttes. Pourtant il m'arrive de m'y promener sans y photographier personne sinon les bernaches qui vont et viennent d'une rive du lac à l'autre. En s'y promenant le matin très tôt, quand il n'y a pas encore le bourdonnement des voitures encore trop proches, on ne croisera que quelques sportifs et peut-être un couple d'amoureux dont on se plaira à imaginer qu'ils ont passé la nuit sur leur banc à observer les reflets de la lune sur l'eau du lac.

Que ce soit pour y finir les dernières vues d'une pellicule, pour y humer l'air quand un brouillard épais vient matelasser les feuilles mortes au pied des arbres, ou simplement parce que c'est un endroit parfait pour écouter Brahms puisque je suis sûr de l'y entendre, en me promenant dans le parc  avec mon appareil autour du cou, je pense à Lamartine, et je me récite mentalement les quelques vers du Lac que l'école primaire m'avait fait apprendre.

Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

Et puis je déclenche.

Souvent je croise les mêmes personnes, certains occupent leur retraite sur un banc pendant les beaux jours, se retrouvent en petit groupe. Il est toujours amusant de voir 4 grands-mères se serrer les unes contre les autres sur un banc, il est toujours plaisant de voir un enfant négocier un tour de manège supplémentaire. Le week-end et même en hiver on croisera toujours au moins un couple qui s'y forme ou balbutie. Je m'imagine que  ce sont des rêveurs qui apprennent à s'aimer dans le calme, j'imagine que pour certains il faut au moins ça pour que l'amour survive à la jungle urbaine.

On croisera tout aussi frequemment un couple agonisant, il y a toujours dans le regard d'un des protagonistes l'envie de prononcer une irrevocable sentence. Parfois ces scènes s'ouvrent sur des larmes et je pense à la dureté du bourreau. Peut-être que ce couple qui se sépare ici s'était formé sur un autre banc du même parc, peut-être qu'ils se disaient à chaque promenade qu'ils survivraient toujours a la jungle urbaine. Et puis les larmes.

J'étais rentré de Blois en début de soirée. Nous venions de dire adieu à notre centenaire familiale, elle avait 99 ans depuis 10 mois. Sans cela j'aurais sûrement chargé une pellicule couleur dans l'appareil, la soirée était belle et il n'allait pas faire nuit tout de suite. Cette photo c'est la première vue de cette pellicule, c'est la première photo du monde sans ma grande tante. C'est une photo prise sur la place de la mairie du 19eme arrondissement, en face d'une entrée du parc.

Un peu plus tard ce soir-là en me baladant avec une pellicule couleur dans les allées des Buttes Chaumont, j'ai pensé à ces gens que je ne croisais plus aussi souvent dans le parc, à ceux que je ne croisais plus du tout. Et puis j'ai pensé à Yvonne aussi.